Le Blog TorahCoach

Le tableau accroché chez le psy
Publié le 03/06/2018
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Tous les thérapeutes, du moins je l'imagine, veillent au cadre dans lequel ils accueillent leurs patients. Il y a ces couleurs pastels qui apaisent et facilitent la réflexion. Il y a ces lumières feutrées, faites pour ne pas agresser, presque pour protéger les agressions psychiques que le patient vit au quotidien en son for intérieur. Il y a ces décorations abstraites, puisant dans l'art moderne ou dans le style ethnique, peut-être pour éveiller au voyage, le voyage analytique sur la route du sens.

Dans la pièce où je reçois moi-même mes patients, il y a un tableau. En fait, il y en a plusieurs, mais celui auquel je fais référence est celui que l'on remarque le plus. Regardez la vignette illustrant cet article : c'est de ce tableau dont il s'agit. Un couple vu de dos, marchant côte à côte par une soirée d'automne semble-t-il.

Certains patients m'ont dit qu'il est beau, tout simplement. Et c'est vrai qu'il est agréable à regarder. Ce n'est d'ailleurs pas un tableau que l'on regarde mais un tableau que l'on explore. L'impressionnante variété des couleurs, la manière dans elles sont associées ou opposées sur la toile, le mouvement qu'elles induisent dans une scène qui autrement serait statique, ces nombreux lampadaires dont l'éclairage, vif, chasserait presque la nuit.

Et puis, il y a ce couple. Un jour, avec une pointe de hardiesse, un patient m'a demandé si ce couple représentait quelque chose pour moi. Pourquoi pas ? Peut-être bien qu'il représente quelque chose pour vous aussi, qui me faites l'amitié de me lire. Comme nous le savons, les tableaux, l'art en général n'a pas vocation à imposer une vision universelle mais plutôt à supporter celle que chacun choisit.

J'ai donc entendu des remarques sur les couleurs, la lumière, les personnages, l'époque de l'année. Par contre, aucun patient ne m'a jamais parlé du banc. Il est pourtant bien visible, puisqu'il se situe au premier plan. Et puis, surtout, il n'y en a qu'un. Ce tableau comporte plusieurs arbres, plusieurs lampadaires, plusieurs personnes même, quantité de feuilles, de reflets, de teintes. Mais il n'existe qu'un seul banc.

Permettez-moi de proposer ma propre interprétation de la scène. Non parce que je pense que c'est la bonne, puisqu'il n'y a pas de bonne ou de mauvaise interprétation. Parce qu'elle est susceptible de profiter au lecteur attaché à la construction de soi.

Pour le dire d'un trait, ce tableau représente à mes yeux la fin heureuse que l'on souhaite à tout patient. On sait à peu près ce qui peut pousser un individu à devenir un patient. Mélancolie, doutes, instabilité, désespoir, traumatisme, angoisse, phobie, sensation de stagner voire de régresser : divers facteurs psycho-émotionnels qui éloignent l'être de lui-même. En revanche, on sait moins ce qui peut pousser un individu à quitter son thérapeute. De manière souhaitable, j'entends. On écartera donc ces cas pourtant classiques où le patient, se sentant sur le point d'accéder à un élément structurel fondamental mais qu'il redoute de dévoiler, interrompt son analyse brutalement, parfois de façon ponctuelle, parfois définitivement.

Ainsi, pour le dire plus simplement, quand une thérapie touche-t-elle à sa fin ? Pour répondre avec la même simplicité, dès que le patient sent qu'il dispose d'une compréhension suffisamment profonde de ce qu'il est intimement et de suffisamment d'outils pour développer des relations apaisée avec sa propre personne, avec autrui et avec D.ieu. Ce moment est l'un de ces rendez-vous les plus savoureux de l'existence. Il signe les retrouvailles du patient avec lui-même.

Même si la formulation semblera curieuse, pour avoir la chance de vivre ce moment, il faut avoir eu l'occasion de s'asseoir. Les Sages d'Israël enseignent que celui qui s'assied beaucoup multiplie la sagesse[1]. S'asseoir ou bien s'allonger dans le cadre d'une analyse, l'essentiel étant de consacrer un temps à l'étude. L'étude de soi, dans notre contexte.

Ce banc au premier plan, c'est un peu le « divan du psy ». C'est l'endroit que le patient fréquentera parfois durant des années, et qui pour autant ne lui sera jamais monotone, tant il y découvrira sans cesse de nouvelles facettes de lui-même. Parfois il s'y assiéra, parfois il s'y allongera. Parfois il y pleurera, parfois il y ressentira du soulagement. Parfois il y sera bavard, parfois il restera silencieux. Une chose est sûre : en s'y asseyant et en considérant alors l'enjeu de sa propre vie avec tout le sérieux qu'elle mérite, ce banc sera le lieu d'une délivrance annoncée. Et elle viendra, cette délivrance, douce et agréable comme le sourire d'une maman, comme le principe féminin au sens large, qui accueille avec bonté et largesse. Une femme viendra donc, qui n'est autre que sa propre personne, restée trop longtemps séparée de lui mais désormais retrouvée.

Oh ! Bien sûr, parfois cette femme repartira. Le chemin de la guérison n'est pas un chemin linéaire. C'est un chemin chaotique, surtout au début, un chemin parsemé d'embûches et d'impasses. Vers la fin, le chemin devient plus régulier, plus familier aussi. Pour cet homme assis sur le banc, placé au premier plan du tableau car il aura été au premier plan de sa reconstruction, c'est le temps du départ. Le moment crucial où il faut quitter le banc pour ne plus revenir s'y asseoir dans l'immédiat. Comme un couple amoureux, le patient et sa personnalité désormais assainie marchent droit devant, vers l'avenir, vers demain, puisqu'il est désormais enfin possible de songer à demain. Les couleurs sont vives, la lumière éclatante. Forcément. Reste ce banc, vide et usé, pour le plus grand profit d'un être quant à lui renouvelé.

Et le parapluie qui abrite le couple, que pourrait-il symboliser ? J'aurais bien une idée… mais cette fois je laisse entièrement au lecteur le soin d'élaborer la sienne.

Notes

[1]  Avoth 2,8.

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