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Pourquoi est-on plus indulgent envers soi-même qu'envers les autres ?
Publié le 02/03/2016
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Chère Alice,

Effectivement, il semblerait que l'homme soit infiniment plus conciliant avec lui-même qu'avec autrui ! Et puisque vous me demandez pourquoi, permettez-moi de proposer trois idées.

La Guemara atteste que l’homme est proche de lui-même et que personne ne peut se blâmer lui-même (Sanhedrin 9b). Cette proximité que l'homme entretient avec lui-même et par extension avec ceux qui lui ressemblent, est fortement enracinée en lui.

Pour l'exemple, on raconte qu'un Rabbin avait un fils qui le décevait énormément, car il avait pris un chemin mauvais, rejetant les valeurs familiales. Comme on peut se l'imaginer, la relation n'était plus guère teintée d'affection.
Dans le même temps, ce Rabbin avait un élève particulièrement doué. Il avait beaucoup d'affection pour cet élève, et sa plus grande satisfaction était de lui enseigner la Torah. L'élève lui était tellement cher qu'il le considérait un peu comme son fils. Il lui avait même offert le gîte, ce que l'élève avait accepté par commodité.
Une nuit, un incendie se déclara dans la maison. Réveillé en sursaut, paniqué, le Rabbin sortit de sa chambre et courut porter secours à celui qu'il chérissait tant.

Selon vous, qui sauva-t-il ?

Il sauva son fils. Oui, son fils indocile et rebelle (Devarim 21,18) ! Car même un tel fils est plus proche de son père qu'un élève brillant ne l'est de son Maître. L'homme est donc proche de lui-même, et proche de ses proches. C'est un lien puissant, inébranlable. Alors que ce Rabbin aurait dû, peut-on penser, se montrer plus « indulgent » envers son cher élève qu'envers son fils dévoyé, c'est vers lui-même, vers sa propre chair, que son « indulgence » pencha.

La seconde idée que j'aimerais développer est plus délicate.

Parmi toutes les tendances humaines, il en existe une que l'on nomme en hébreu 'hanifouth (flatterie). Elle s'exprime par le fait de « flatter D.ieu ». Cette tendance résulte évidemment d'une intense distorsion de l'esprit, puisque D.ieu voit le cœur (Chmouel I 16,7) de l'homme, D.ieu sonde les cœurs (Michlei 21,2). Dès lors, peut-on espérer Lui cacher quoi que ce soit ? C'est pourtant cela, la 'hanifouth : se persuader que D.ieu ne verra que nous et notre conduite irréprochable. Qu'Il n'entendra que notre plaidoirie pour défendre Son Honneur, plaidoirie par laquelle on écrasera d'ailleurs notre prochain s'il le faut… mais attention, pour la bonne cause !

Parfois donc, par flatterie, on voit son Service divin (ou la façon de vivre son Judaïsme, si vous préférez) exclusivement au travers de la relation que l'on entretient avec D.ieu. Malgré le fait qu'ils fassent partie intégrante de la Volonté divine, on oublie nos devoirs envers autrui, et ils sont nombreux ! On préfère se concentrer uniquement sur ce que l'on appelle en hébreu les mitsvoth bein adam laMaqom (commandements régissant le lien entre l'homme et D.ieu).

C'est un désengagement en bonne et due forme. La vraie raison, c'est qu'il est beaucoup plus facile de se consacrer à D.ieu que de se consacrer à l'autre. Se consacrer à l'autre demande nécessairement de ne plus se consacrer à soi. Il s'agit de faire de la place à l'autre, et cette place est prélevée sur son propre espace existentiel.

De ce fait, on peut se donner une telle importance, du fait que l'on se croie serviteur du Tout-Puissant, que délaisser (pire : écraser) autrui devienne négligeable.

Ceci constitue évidemment une erreur tragique ! La Torah abonde de devoirs envers le prochain : actes de bonté, associations commerciales, mariage ou éducation, respect de la propriété ou de l'intégrité et j'en passe.

Pour le troisième et dernier facteur pouvant expliquer la disproportion dans la complaisance accordée respectivement à soi et à l'autre, je partirai de l'enseignement : Juge tout homme favorablement (Avoth 1,6). Celui-ci sous-entend que l'homme est conduit à juger l'autre (et, puisqu'il faut bien faire avec, qu'il juge favorablement !). Rien n'est plus exact. Et en effet, qu'est-ce que juger autrui ? C'est le comparer à une référence infaillible : soi.

Ainsi, juger son prochain est une manière de se mesurer à lui, dans le but secret de le dépasser dans l'échelle des valeurs. Il existe donc un intérêt à être plus indulgent envers soi-même qu'envers autrui : sortir vainqueur de la grande compétition de la vie.

Soit dit en passant, cette compétition est fictive. Ne pas s'y tromper est une question de foi et exige de croire que D.ieu a donné un lot inaliénable à chaque créature, puisqu'il n’est pas d’homme qui n’ait son heure ni de chose qui n’ait sa place (Avoth 4,3).

Pour conclure et aussi saisir tout l'enjeu de votre question, Alice, j'aimerais prendre un exemple relatif à la vie de couple. Cet exemple parle de la nuance entre communiquer et cohabiter. De nombreux couples, pourtant mariés et parfois même depuis fort longtemps, se plaignent d'une dynamique inexistante. Croyez-le ou non, ce signal d'alarme peut également être ressenti par certains jeunes couples qui, affolés, voient l'intensité de leurs sentiments décliner au bout d'à peine quelques semaines.

La cause est généralement la suivante : le couple ne forme plus ou pas un couple (il n'existe pas assez de communication) mais il forme plutôt deux individus (il n'existe qu'une cohabitation). Au lieu d'une dynamique commune née d'une rencontre authentique, on a affaire à deux dynamiques égocentriques qui se croisent sans jamais se rencontrer. Triste, mais hélas ô combien banal !

Avant d'en revenir à votre question et conclure, il me faut encore recourir à une notion propre à la Psychanalyse, appelée autoérotisme. Je ne l'emploierai pas dans son acceptation liée à la sexualité, mais dans un registre beaucoup plus large, qui est précisément celui de l'amour voué à sa propre personne. Il se trouve donc que certains psychanalystes pensent qu'un sujet est à même de développer l'autoérotisme, y compris s'il est soumis à divers stimulus extérieur (c'est-à-dire s'il n'est pas seul).

Voici une conception très intéressante, si on la ramène au couple ! En effet, et tel est bien le cas, il apparaît qu'un individu peut exprimer son amour pour lui-même (ce que dans votre question vous appeliez de l'indulgence), y compris au moment où il se trouve en compagnie de son conjoint. Il est donc tout à fait possible d'être marié et, tout en vivant aux côtés de son conjoint, sous le même toit, avec des projets communs, en élevant les mêmes enfants, d'être uniquement et définitivement centré sur soi-même.

L'un des dangers à être trop indulgent envers soi-même, c'est de voir dans l'amour que l'on se porte, et qui doit d'ailleurs exister, la seule modalité du lien… à autrui. Paradoxal ? Fou ? Peut-être. Mais tellement courant : combien cultivent la sociabilité pour mieux se valoriser ?

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