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La neutralité bienveillante l'est-elle vraiment ?
Publié le 26/06/2016
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Ceux qui ont fréquenté un psychologue ont sans doute déjà entendu parler de neutralité bienveillante. Posture obligée pour le praticien, elle est revendiquée comme étant l'une des conditions nécessaires à l'efficacité du dialogue thérapeutique.

Telle est en tout cas l'opinion généralement acceptée. Selon cette opinion, la neutralité bienveillante n'est d'ailleurs pas seulement une nécessité pour le patient : elle l'est aussi pour le thérapeute. Car sans ce désengagement savamment dosé, il aurait tôt fait de souffrir, ce qui serait regrettable.

Un premier élément émerge, apte à frapper les esprits. En somme, un bon thérapeute serait une personne sachant mettre ses patients à distance, pour ne pas dire les isoler, intellectuellement et émotionnellement s'entend. D'autre part, et ceci fait tout autant partie de la neutralité bienveillante, le praticien s'interdira de conseiller ou d'orienter activement ses patients. A eux de chercher, à eux de trouver leur chemin.

Cette double posture est-ce compatible avec le message de la Torah ?

Ne tournons pas autour du pot : la réponse est éminemment négative. Toute personne sensée qualifierait même cette neutralité moins de bienveillante, que de révoltante ! Pour le dire en deux mots, la personne auprès de laquelle le patient va chercher de l'aide ne peut espérer ne pas souffrir. Si elle ne vit pas le problème qui lui est exposé, si elle n'y médite pas jour et nuit, si la détresse du patient s'arrête au même moment que la séance, il n'y a pas la moindre chance que le praticien parvienne à connaître cette détresse. La connaissance devant ici être assimilé à une proximité intellectuelle et émotionnelle, pour reprendre les adjectifs.

Or, sans connaissance au sens où nous l'entendons, la thérapie se borne à un vaudeville autour de trois acteurs : le thérapeute, le patient, le problème. La modalité, et dans une certaine mesure l'objectif d'une cure, est au contraire de susciter la rencontre de ces trois acteurs. Car enfin, comment espérer traiter un problème extérieur avant de l'avoir fait sien ? Et c'est même précisément la conscience du problème qui, d'abord étranger, sera ensuite devenu familier à force d'investissement, qui suscitera (au moins chez le thérapeute) la motivation pour en sortir.

Allons plus loin en rappelant que la Torah tout entière est basée sur ce principe ! Il est enseigné par les Sages d'Israël en ces termes : « Le savoir-vivre précède la Torah » (Vayiqra Rabba 9,3). Que désigne le savoir-vivre : un raffinement purement narcissique servant à éblouir la société d'une grandeur qui n'est qu'apparente, intéressée, utilitaire ? Point du tout. Ce que nos Sages nomment « derekh erets » en hébreu, c'est le souci de l'autre, l'attention à ce qu'il est, à ce qu'il nécessite, à ce qu'il veut. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Vayiqra 19,18), nous demande D.ieu. Tu l'aimeras, c'est-à-dire tu en seras proche de, tu entretiendras la proximité avec lui, la fabriqueras s'il le faut, pourvu que tu ne restes pas avec ton prochain tel un parfait étranger. D.ieu abhorre cela.

Voici pourquoi il est (le mot est fort, osons-le tout de même) cruel de ne pas influencer une personne en souffrance vers la voie de la guérison, si bien entendu on en a les moyens. Un thérapeute sachant que son patient se détruit et qui n'intervient pas, est non seulement un parfait incompétent, mais il devient aussi le complice du malheur de celui ou celle qui lui fait confiance ! Et que dire d'un patient Juif qui transgresserait des principes de la Torah ? Le thérapeute n'aurait certes pas le droit d'intervenir, non, il en aurait le devoir urgent, absolu, en écho à cet autre commandement : « Ne te tiens pas sur le sang de ton prochain » (Vayiqra 19,16), c'est-à-dire ne reste pas insensible au danger qui le guette ! S'il est face à toi prêt à tomber, et si D.ieu t'a placé comme témoin direct de la scène, c'est que l'imminence de sa chute te concerne !

En fait, la neutralité bienveillante ne pourrait trouver de compatibilité qu'avec un monde où les problèmes de l'autre regarderaient l'autre, et où mes problèmes me regarderaient. Mais ce monde serait détestable, comme la Michna suivante souligne.

Il existe quatre tendances en l'homme. Celui qui dit : « Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi », c'est l'attitude ordinaire et certains disent que c'est l'attitude de Sodome (Avoth 5,10).

Comme nous le savons, la vile de Sodome fut détruite. Le vice qu'elle affichait avait plusieurs facettes, l'une était justement l'indifférence envers son prochain. Tirons-en les conclusions : la neutralité mène à l'indifférence, et l'indifférence mène à l'annihilation.

Ce qui est éminemment bienveillant, c'est plutôt le souci de l'autre, lequel implique un mouvement de rapprochement, loin de l'état statique subordonné à la mise à distance parfaitement calculée que nous évoquions plus haut. Oui, un thérapeute digne de ce nom doit souffrir si l'on peut dire ! Car il ne peut « sauver » son patient s'il ne le regarde pas, ou alors de si loin…

Quant au fait de regarder, de poser ses yeux donc, nous choisissons cette expression à dessein, en référence au verset : « Et ce fut, en ces jours-là, Moché grandit et sortit vers ses frères, il vit leurs souffrances » (Chemoth 2,11). En voici un commentaire : « Il appliqua ses yeux et son cœur afin de souffrir avec eux » (Rachi ad. ibid.). Même le cœur de Moché souffrit, ce mot désignant le degré identitaire le plus profond d'un homme dans le langage de la Torah.

Nous aboutissons à un principe aussi fondamental que négligé, et qui rend la neutralité bienveillante parfaitement caduque. Venir en aide à une personne couverte de « saleté », au sens d'un facteur susceptible de déranger, voire de dégoûter, ne peut se faire sans accepter de se salir soi-même. Cette « saleté », ce pourra indifféremment être la souffrance, l'échec, le complexe ou la différence par exemple.

Il existe cependant une certaine forme de neutralité lors d'une thérapie, éminemment bienveillante celle-ci. Elle consiste à ne pas « mâcher » le travail du patient et le laisser découvrir, et donc s'approprier pleinement, les vérités qu'il contient. Il s'agit d'un principe pédagogique bien connu : si le professeur fait les exercices de l'élève à sa place, il ne le mène pas à la maîtrise mais le fragilise. Pour autant, une telle posture n'a de sens que si le professeur a le souci profond du devenir de son élève ; et sans vivre ses échecs et ses progrès, c'est tout à fait illusoire…

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