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L'addiction, ce mouvement frénétique qui tue à petit feu
Publié le 27/09/2016
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Car l'homme a été engendré pour la peine (Iyov 5,7) : qu'on le veuille ou non, telle est la condition humaine.

Notre monde est un monde de réparation, et toute réparation s'accompagne d'une certaine peine. Pour perdre du poids, il faut souffrir ; pour vaincre sa timidité, il faut souffrir ; pour revivre après un viol, il faut souffrir (une nouvelle fois) ; pour réhabiliter une réputation brisée, il faut souffrir ; pour renouer le lien avec un enfant trop longtemps délaissé, il faut souffrir. Si donc toute amélioration passe par la souffrance (que l'on pourra assimiler à un effort, une remise en cause, un renoncement à son ego), même une expérience qui ne vise pas particulièrement à progresser peut être génératrice de souffrance. Pour quelle raison ? Parce que cette expérience prend place dans ce monde, et que ce monde, dans la forme que nous lui connaissons, est le berceau même de la souffrance.

Ainsi par exemple, un jour nous jouissons de toutes nos facultés mentales, et voici que, le lendemain, la mémoire nous trahit ou la raison nous fuit. Un jour nous atteignons une position sociale convoitée, le lendemain elle profite à un autre. Un jour on s'enorgueillit d'un bien précieux, le lendemain on l'égare. Un jour on passe du temps avec un être cher, le lendemain on pleure son départ.

Ce tableau paraît bien pessimiste… Et pourtant, il ne l'est pas exagérément. Il n'est pas davantage une invitation à considérer l'existence comme une longue période de souffrance résignée. Au contraire, ce tableau témoigne d'un des aspects les plus fondamentaux de ce monde, où tout ce qui prend forme doit disparaître, où tout ce qui naît doit mourir, où tout échappe à l'homme y compris le temps, où le bonheur, sans être évidemment impossible, n'est qu'éphémère. Comme l'enseigne Chlomo haMelekh, ici-bas même dans le rire le cœur peut souffrir, et la joie elle-même finit en tristesse (Michlei 14,13).

À la réflexion, le bonheur dure si peu et paraît si fragile, qu'une fois disparu on se demande s'il a vraiment été.

On en viendrait presque à douter que ce monde fût réel tant le Bien, parfois acquis après tant d'effort, n'y a apparemment pas sa place. On y expérimente quantité de situations, de rencontres, de projets, d'espoirs, de joies authentiques, d'avancées tangibles, entrecoupés par cette maudite peine qui semble suivre l'homme comme son ombre. Même celui qui se targue de mener une existence heureuse connaît son lot de souffrances, des petits tracas quotidiens aux tragédies qui marquent à vie.

Or, une telle condition est… inacceptable. Elle est même révoltante, car d'un autre côté l'homme n'a été créé que pour le plaisir. Mais non le plaisir des sens. Sa fugacité est la meilleure preuve de son inanité, de son inadéquation avec ces buts supérieurs dignes d'être poursuivis. Nous parlons là du plaisir ultime, du sentiment de plénitude totale que l'on ressent face à la Vérité absolue. Ce que nos Maîtres appellent se délecter de D.ieu et jouir de Sa splendeur (Messilath Yecharim 1). C'est pour ce plaisir que l'homme fut créé.

Oui, pour être digne de ce nom, pour être complet, disons même pour être réel, le plaisir doit être éternel. Il ne peut donc être que lié à D.ieu. Un plaisir matériel, un plaisir de ce monde, du fait qu'il doive cesser un jour et finit dans en tristesse, peut-il encore s'appeler « plaisir » ? Est-ce donc cela, le bonheur ? Une joie brève, condamnée de surcroît à provoquer l'amertume ? Assurément, non.

En descendant en ce monde, l'âme qui anime l'homme est prise dans un dilemme terrible : elle ne peut être heureuse qu'avec des plaisir qui lui ressemblent (des plaisirs spirituels), et la voici projetée dans un environnement qui propose une addiction aux plaisirs physiques.

Addiction : le mot est lâché. Et à ce stade, nous pouvons déjà isoler deux raisons susceptibles de la favoriser.

D'abord, l'homme (au sens de l'âme, qui en est sa partie la plus vivante) est souvent en butte au doute. Il a quitté le monde de Vérité pour descendre dans des ténèbres proprement effrayantes où le mensonge est roi, où le Mal se donne honteusement en spectacle, où il assiste, révolté mais impuissant, à la quiétude des impies (Avoth 4,15) ainsi qu'aux épreuves des justes (ibid.). Quelle déchéance ! Pour renouer avec son bonheur passé, il sera tenté d'approcher ce qui procure un plaisir immédiat. C'est l'addiction.

Ensuite, le plaisir physique a ceci de particulier qu'il ne dure pas. Une certaine religion parle de déification, idée absurde selon laquelle D.ieu aurait investi un être de cher et de sang. Mais la matière ne saurait contenir et donc délimiter l'Essence divine, sublime et infinie ; la créature ne saurait contenir le Créateur. Par conséquent, rien en ce monde ne dure éternellement. Tout y possède un début et une fin, y compris le plaisir donc. Or, essayons d'imaginer ce que la notion de fin représente pour l'âme, appelée par exemple une part de D.ieu là-haut (Iyov 30,2), un souffle de vie (Berechith 2,7) ou encore qualifiée de pure, taillée dans le dessous du Trône de gloire (Da'at Tevounoth 5). Nous admettrons facilement que l'idée même de fin est totalement étrangère à l'âme, qui est encore comparée à une lumière grâce à laquelle le fœtus scrute et voit de l'extrémité de l'univers à l'[autre] extrémité (Nidda 30b), c'est-à-dire à une vision qui s'affranchit des limites. Et l'âme dont nous parlons se satisferait d'un vulgaire plaisir sans lendemain ? L'addiction apparaît dès lors comme un pis-aller visant à augmenter l'expérience du plaisir, sinon dans la durée, du moins dans la fréquence.

Nous comprenons qu'en ce monde, l'homme (l'âme donc puisque nous parlons de sa partie la plus essentielle) soit tenté de s'abandonner aux plaisirs, comme pour oublier la grossièreté d'un endroit qui ne lui ressemble au fond pas du tout. Si en plus de cela l'homme y expérimente des souffrances, des petits tracas quotidiens aux tragédies qui marquent à vie comme nous l'écrivions, il pourra aller jusqu'à se demander : « Comment admettre les vicissitudes de la vie, sans avoir recours aux paradis artificiels ? » [1]. Même si elle ne doit pas justifier tous les excès, quelque part cette question a du sens. Quand l'homme souffre, son âme ressent l'absence cruelle de cette plénitude qui était son lot quotidien dans les mondes d'en-haut. Privée de l'air qui la fait vivre, n'est-il pas normal qu'elle se débatte et lutte pour respirer ?

Une autre question coule de source : l'homme est-il pour autant heureux ? En d'autres termes, l'addiction lui est-elle salutaire ?

Nous connaissons tous la réponse. Une personne sous addiction est une personne qui vit un enfer. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas particulièrement heureuse : elle est positivement malheureuse ! Pourquoi cela ? Parce que les plaisirs de toute sorte (prise de tabac, d'alcool, de médicaments ou de drogues, achats compulsifs, sexualité débridée, jeu, nourriture, sports de l'extrême [2]) renvoient nécessairement à l'homme une image de lui-même peu glorieuse : pour se sentir être, il a besoin d'être esclave de son addiction. Cette définition humiliante inflige un violent camouflet à l'amour-propre. Elle fait de l'homme, aux capacités pourtant grandioses [3], un handicapé pitoyable et même détestable… à ses propres yeux.

Une raison supplémentaire pour laquelle l'addiction pose plus de problèmes qu'elle n'apporte de solutions, est sa fonction même : permettre d'oublier (fugitivement) que l'on se sent malheureux, car trop éprouvé par la vie [4]. Mais quand on ne vit que pour oublier, vit-on encore ? Si l'oubli est nécessaire, parfois profitable, l'existence ne se définit définitivement pas par rapport à lui. L'oubli, c'est la coupure avec l'histoire individuelle, c'est la coupure avec le réel. Or l'existence est essentiellement faite de liens, non de coupures. La coupure est au contraire, de façon générale, une menace dangereuse qui sape la volonté, les moyens investis pour que celle-ci se concrétise, et enfin la satisfaction qui en résulte alors. Vivre pour l'oubli c'est donc vivre pour la coupure… un paradoxe insoluble.

Citons une dernière raison qui pourra, nous l'espérons, pousser les personnes victimes d'addictions à vouloir en sortir. Une autre caractéristique élémentaire de la vie est le mouvement. Mouvement du corps, mouvement des idées, mouvement des émotions, la vie refuse l’immobilisme [5]. Or, et ceci est notamment perceptible dans les cas d'emprise ou de harcèlement, il peut arriver qu'une personne soit reléguée au rang d'objet. Dans la relation sociale à laquelle elle participe (sans épanouissement aucun), la voici privée des moyens d'exprimer ce qu'elle est, ce qu'elle a, ce qu'elle veut. En termes cliniques, on dira d'une telle personne qu'elle est objectivée (réduite à l'état d'objet). Sa volonté se trouve séparée de sa propre personne, si bien que sa vie devient purement fonctionnelle, et qu'en l'occurrence sa fonction est déterminée par l'individu qui se sert d'elle comme d'un outil et ainsi la persécute ou, pire, l'annihile.

L'addiction est justement un processus qui objective sa victime. Celle-ci devient la matière première d'une sorte de machine qui la consomme et, sans jeu de mots excessif, la consume. Car en succombant à l'addiction, la personne renonce au mouvement de la vie. En tant qu'objet qui ne peut que réaliser scrupuleusement une volonté dictée de l'extérieur (et surtout pas sa propre volonté), elle devient inerte, immobile. Elle n'est plus qu'un rouage de cette machine de destruction. Le résultat, quel est-il ? Une simple pulsion qui se pose à la fois en cause, moteur et effet de l'addiction. Et voici que notre machine gagne le triste privilège de s'autoalimenter dans sa logique mortifère.

Tel est le mensonge tragique dans lequel l'addiction enferme l'homme. Extérieurement, l'addiction semble induire un mouvement frénétique que sa victime aimerait considérer comme le mouvement de la vie. La vérité est que ce mouvement n'est déjà plus le sien, du fait qu'elle ne le maîtrise pas pas mais le subit. L'addiction la tue à petit feu, lui fait renoncer à ce quelle a de plus précieux, la vie, dans une fuite en avant éperdue qui la tue à petit feu.

 


[1] Ce sont les mots d'une personne avec laquelle nous avons échangé récemment, et qui ont inspiré cet article.

[2] Dans certains cas, les comportements dangereux, en tant que comportement potentiellement auto-destructeurs, et qui dont peuvent potentiellement donner lieu au sentiment grisant d'avoir échappé à la mort, relèvent des troubles compulsifs.

[3] Citons la prière, par laquelle l'homme a la capacité de littéralement et objectivement transformer la nature telle qu'elle se présente à lui avant qu'il n'ait prié.

[4] Voir note [1].

[5] En cela, la vie peut être comparée à une marche, la Torah définissant justement l’homme comme celui qui marche (Tehilim 15,2).

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