La force insoupçonnée du silence

La musculature, l’agressivité, le beau parler, le charisme, l’effronterie, la séduction, sont autant de notions associées à la force. Une anatomie bâtie pour l’effort incarne la force. Des paroles suaves ou pleines d’assurance l’expriment encore, quoique plus subtilement. Une présence, un charme, la dévoilent presque magiquement. La force, c’est finalement l’affirmation de soi exposée au monde extérieur, peu importe qu'elle le soit de façon discrète ou outrancière.

Est-ce tout à fait sûr ?

Avant de les envoyer en terre de Kena'an, Moché demanda aux Explorateurs : « Et vous observerez ce qu’il en est de ce pays (…) et comment sont les villes »[1]. Il les invitait à déduire la force des hommes du pays par la seule observation de leurs villes. S’ils habitent dans des villes ouvertes, c’est qu’ils sont forts, car ils font confiance à leur puissance. Et s’ils habitent dans des villes fortifiées, c’est qu’ils sont faibles[2]. Quel est le rapport entre ville ouverte et force, ou entre ville fortifiée et faiblesse ? Rachi le dit à demi-mot. Une personne consciente de sa force n’a aucun besoin de se protéger outre mesure, puisque sa propre robustesse lui suffit à se défendre. À l’opposé, une personne consciente de sa faiblesse[3] a tendance à s’entourer de divers remparts, sa personnalité en étant dépourvue… de son point de vue en tout cas.

Nous parvenons à une définition inédite de la force, qui renvoie à l’invisible et non plus au visible.

Au sujet du mauvais œil par exemple, le principe selon lequel la bénédiction ne repose que sur une chose cachée de l’œil[4] est connu. La bénédiction est justement une forme de force, puisqu’elle contribue à démultiplier les potentialités d’être. En outre, elle émane de D.ieu dont il est dit : « Dans Ta main résident la force et la puissance »[5]. La bénédiction, cette force octroyée par Le Puissant[6], appartient donc par excellence à l’invisible, à ce monde auquel l’œil n’a pas accès.

La tendance habituelle est de croire au contraire que force doit être vue. Par exemple, un élève effronté deviendra populaire auprès de ses camarades au moment même où ceux-ci le voient braver leur professeur. Ou encore, une femme sera jugée « forte » dans un milieu majoritairement masculin, dès lors que qu'elle est remarquée[7]. Mais ce n’est qu’une vaste illusion, la même illusion que le yetser hara'[8] exploite afin de perdre l’homme, en lui faisant croire que ce qui paraît, c’est ce qui est vraiment.

Les êtres qui s’efforcent d’évoluer dans la vérité et non dans l’imaginaire ne s’y laissent pas prendre.

Tel était le roi David, la paix soit sur lui. Un jour, il eut à affronter la « force » incarnée : le terrible Goliath. Il est intéressant de noter que ce nom est dérivé de l’hébreu « galouï »[9], et en effet la puissance du Philistin était visible de façon outrancière, pour reprendre le terme. David contre Goliath, c’est le combat de la puissance intime, cachée, divine, contre la puissance superficielle, vulgaire, idolâtre. À Goliath (l’homme comme ce qu’il représentait), David lança un cinglant : « Tu viens vers moi avec l’épée (…) et quant à moi je viens vers toi au nom du D.ieu des armées[10]. « Tu crois que ta force réside dans ces armes ou cette armure que tu porte, tu penses qu'elle est assurée par ta haute taille ? », déclara le roi David en substance. « Je suis convaincu qu’elle appartient à D.ieu, et qu’Il la donne à qui le mérite ».

Plus proche de nous, pensons à Rabbi Yossef Yits'haq. Après avoir été arrêté par la police politique, un officier tenta de l’impressionner en le tenant en joue avec son pistolet. Devant cette démonstration de « force » tellement triviale, le Maître eut la force, authentique celle-ci, de répliquer : « Votre arme peut intimider un homme ayant plusieurs dieux et un seul monde, non pas un homme ayant un seul D.ieu et deux mondes[11] ».

Si nous comprenons que la force ne réside pas dans les murailles d’une ville ou dans aucun autre phénomène apparent, nous pouvons comprendre la force insoupçonnée du silence.

Dans le fond, qu’est-ce que la parole ? C’est le dévoilement au monde extérieur d’une force intérieure puissante, concentrée, que l’on pourra appeler indifféremment une idée, une volonté, un désir d’être ou, dans un langage plus métaphysique, une impulsion d’âme jaillissant en ce monde. Quand l’intimité de l’être se dévoile donc au moment où cet être parle, l’idée est exprimée. En la verbalisant, on l'incarne dans la réalité concrète. Ce passage d'un monde à un autre pour ainsi dire, du monde de l'esprit au monde de l'action, change-t-il la nature de l'idée elle-même ? Eh bien, il y a dans cette question un élément assez subtil. Si l’idée est restée une idée, sa force s’est en revanche affaiblie. En cela, sa nature a été altérée. Par le seul fait que l’idée ait été dévoilée, exprimée, habillée par des mots, enfermée dans des concepts, elle a perdu de sa vigueur. Le potentiel qu’elle véhicule est toujours présent, mais moins intensément qu’avant, au temps où elle n'avait pas encore été dite.

L’homme a tendance à trop parler. Il raconte qui il est devenu ou qui il compte devenir, ce qu’il a accompli ou ce qu'il espère accomplir. Sa parole lui donne une contenance face à la société mais aussi face à lui-même, en raffermissant son amour-propre. Dit autrement, sa parole le rend plus fort. C’est du moins ce qu’il croit, et il le croit d’ailleurs si fermement qu’il passe le plus clair de son temps à ériger d'imposantes murailles idéologiques derrière lesquelles il se sent en sécurité.

Or quelle est la véritable force ce celui qui s’est habitué à vivre retranché derrière ses fortifications ? Nous connaissons déjà la réponse. Et nous pouvons dès lors déduire la force de celui qui ne dévoile pas constamment ce qu’il est, ce qu’il a, ce qu’il sait, ce qu’il veut. Lui qui, par son silence, ressemble apparemment au vulnérable habitant d’une ville ouverte, est tellement plus fort et sage qu’il n’y paraît ! La force de ce silence qu’il cultive réside dans le fait qu’en économisant son verbe, c’est la vitalité de sa volonté qu’il garde intacte.

Comme de coutume, les Sages d’Israël résument tout ceci en peu de mots : « Parle peu et agis beaucoup »[12]. On peut le comprendre comme un lien de cause à effet. Si tu parles peu, tu seras capable d'agir beaucoup ; à l’inverse, si tu parles beaucoup, tu te verras agir bien peu.

Notes

[1]  Bamidbar 13,18-19

[2]  Rachi ad. Bamidbar 13,18

[3]  Ou non consciente de sa force, ce qui ici revient au même.

[4]  Ta'anith 8b

[5]  I Divrei haYamim 29,19

[6]  Tehilim 132,5

[7]  En adoptant un comportement plus viril que les hommes qui l'entourent, si l'on peut dire, ou au contraire en exacerbant sa féminité, de par son pouvoir de séduction… bien que la féminité, et c'est encore heureux, ne soit pas réduit à cela.

[8]  Penchant au mal.

[9]  Dévoilé.

[10]  I Chmouel 17,45

[11]  Le monde ici-bas et le monde futur.

[12]  Avoth 1,15

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