La Torah, remède contre la dépression ?

La Torah est-elle un remède capable de transformer miraculeusement un être commun en un être d’élite ? Le prétendre serait aller un peu vite en besogne. Souvenons-nous en effet de la boutade de Rabbi Aryeh Leib Malin : « la Torah n’est pas un four », apte à transformer en un clin d’œil un mets cru en un mets appétissant. Seule, la Torah n’a pas le moindre effet bénéfique sur l’homme, et cette réalité constitue le point de départ de notre réflexion.

La Torah est l’expression de la volonté divine. Si celle que nous connaissons ici-bas commence par Au commencement, D.ieu créa (Berechith 1,1) et se termine par aux yeux de tout Israël (Devarim 34,12), sa forme diffère selon le monde dans lequel elle se révèle. Si la Torah exprime dans tous les cas la volonté du D.ieu vivant (Devarim 5,22), son expression s’adapte donc en quelque sorte à son environnement.

L’environnement au travers duquel la Torah s’exprime, ce peut être un monde, ce peut aussi être un homme. Si la Torah objective reste la même pour tous les hommes, sa perception subjective varie en revanche considérablement d’un individu à l’autre. Aussi, quand nos Sages enseignent en plusieurs endroits du Talmud que la Torah est à la fois un remède et un poison, ils ne parlent pas de la Torah en elle-même, mais de l’interaction que l’homme met en place avec elle, cette interaction étant intimement liée à la nature même de l’homme.

Voici pourquoi la révélation d’une même vérité divine produit chez des êtres distincts des effets distincts. Les exemples sont inépuisables, contentons-nous de citer celui-ci : « Tu réprimanderas ton prochain » (Vayiqra 19,17). Tout ce que D.ieu demande à l’homme procède du Bien absolu et produit le Bien absolu. Pour poursuivre sur l’exemple de ce verset, selon la nature de l’homme qui subit une réprimande, celle-ci est perçue tantôt comme un poison, tantôt comme un remède, conformément à l’enseignement du roi Chlomo : « Ne réprimande pas le railleur de peur qu’il ne te haïsse ; réprimande le sage et il t’aimera » (Michlei 9,8). S’agit-il de la même mitsva, de la même Torah ? Assurément. Sont-ce les mêmes effets ? Ils sont contraires ! Quel facteur a donc modifié l’effet produit par la Torah ? L’homme lui-même.

Bien qu’un peu philosophique, ce préambule nous laisse entendre qu’ériger la Torah en un remède contre la dépression, c’est prendre un pari bien audacieux. Que la Torah soit le remède par excellence, c’est entendu. Que la dépression soit un mal dévastateur, cela va de soi. Mais comment savoir si la Torah préviendra, voire guérira la dépression, ou si à l’opposé elle l’aggravera ? De nouveau, tout est fonction de l’homme lui-même.

Il serait tellement rassurant de s’appuyer sur les mots purs du roi David : « Ton soutien et Ton appui seront ma consolation ! » (Tehilim 23,4), d’être assuré que l’individu menacé de dépression, et peut-être a fortiori que l’individu écrasé par une dépression, trouverait son salut dans le renforcement de son étude et dans la pratique des commandements. Comme serait positivement merveilleux un monde dans lequel l’homme ne pourrait être malade que de son éloignement de D.ieu ! Le mal, en plus d’être noble, serait clairement identifié ; le traitement le serait autant. Mais notre monde n’est pas (encore) ce monde idéal. Ici-bas, l’homme dit rarement souffrir de sa distance avec D.ieu. Par contre, il se plaint fort souvent de se sentir perdu, sans repère. C’est en fait d’une distance existant avec sa propre personne dont il est d’abord malade. Paradoxe insupportable, il n’est pas rare que l’homme ait toutes les peines à définir sa propre identité qu’il poursuit, si du moins la poursuit…

Dans notre monde, la triste réalité est que le moi, ce socle solide de la spécificité de l’être, est balayé par toutes sortes de vents violents. Les modes, les pensées étrangères, la pression sociale, l’imaginaire, sont autant de forces qui contribuent à ébranler la personnalité. Quand, dans un tel contexte, il advient qu’un l’être glisse vers la dépression ou la subisse de plein fouet, qui songerait encore à lui conseiller de trouver D.ieu ? Qu’il se réapproprie d’abord sa propre personne, et son moi retrouvé partira ensuite en quête de D.ieu !

Pour ces raisons, il paraît hasardeux d’ériger la Torah en un rempart contre la dépression. Dans notre génération qui, sans manquer de courage, reste néanmoins extrêmement fragile, c’est tout le rapport à la Torah qui devrait être reconsidéré. Certes, les interdits doivent demeurer, les réprimandes ne pas être oubliées, la connaissance et la crainte de la faute ne pas tomber en désuétude, mais l’accent, nous semble-t-il, devrait être mis sur la valorisation immense, peut-être disproportionnée, du moindre effort consenti en faveur de la Torah. Chaque parole, chaque acte accompli pour la gloire D.ieu devrait être chaleureusement salué.

Pour prendre un exemple concernant la gent féminine, et en me permettant de m’adresser directement à vous qui me lisez, si personne ne vous félicite d’être passée de la jupe courte au pantalon, si aucune amie ne vous enlace en apprenant que vous avez pris sur vous d’orner votre tête d’un foulard en l’honneur de Chabbath, s’il n’est aucune âme assez sensible pour s’émerveiller devant vos efforts même modestes pour améliorer votre caractère, gratifiez-vous vous-même ! Vous aurez raison de le faire, et vous aurez raison de croire que des anges font votre éloge dans le Ciel. Votre effort n’est pas rien. En fait, il est tout.

— Si nous comparons notre génération à celle des Tanaïm et des Amoraïm, ne sommes-nous pas insignifiants ? demanda un jour Rabbi 'Haïm Vital à son Maître.

— De nos jours, répondit le Ari Zal, les forces du mal ont pris tellement d’ampleur que pour D.ieu, nos actes, bien qu’apparemment anodins, s’apparentent aux actes de Rabbi 'Aqiva, de Rabbi Eli'ezer haGadol ou de Rabbi Tarfon.

Et c’est peut-être dans cette posture que réside le salut. Une posture qui aurait sans doute été déplacée dans les générations d’antan, mais pour les êtres que nous sommes, sensibles et vulnérables, en quête constante de repères, elle est si bien adaptée ! En un sens, la Torah peut être un remède contre la dépression, de par la nature de la relation que nous entretenons avec elle. Efforçons-nous de créer une relation à la Torah enthousiaste et bienveillante, conviviale pour tout dire : elle deviendra un remède et non un poison, un rempart et non une oppression, pour nous aider à affronter la dépression et d’autres maux encore.

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