Pourquoi les personnes qui souffrent dérangent ?

Combien de personnes dont on avait par le passé volontiers recherché la compagnie, que l'on citait en exemple, que l'on admirait, que l'on appréciait, que l'on respectait, sont un jour tombées de leur piédestal ? Cela s'est passé si vite et rien, non rien, n'aurait pu permettre d'anticiper une perte de popularité aussi fulgurante. Hier aimée, voici que la personne est devenue gênante. Sans même qu'elle ait eu à le révéler, « ça » s'est vu, « ça » s'est senti ou, tout simplement, « ça » s'est su.

« Ça » ? La souffrance. On remarque que l'autre a des problèmes personnels, pour utiliser l'expression, qu'il sombre dans la mélancolie, qu'il a du mal à créer des liens, à créer tout court, qu'il s'enlise pour allez savoir quelle raison au juste. Seulement, il a eu la mauvaise idée de le montrer en public, bien malgré lui. Alors, il dérange.

Mais pourquoi donc ? Pourquoi dans les cours de récréation, dans la rue, dans une entreprise, jusqu'à dans son propre foyer, a-t-on tendance à fuir la personne qui laisse transparaître sa souffrance ? Nous aimerions proposer trois pistes de réflexion.

Il y a d'abord la superstition. Certes, un tel mot pourra déconcerter en pareil contexte. Mais pensons-y : la personne en souffrance, par le seul fait de nous côtoyer, pourrait bien nous contaminer. Par on ne sait trop quel mauvais coup du sort, son malheur pourrait bien nous frapper ! Alors on chasse la personne, croyant inconsciemment en cela chasser son malheur et se préserver soi-même. Il s'agit bien d'un acte de défense superstitieux.

Il y a une seconde cause, d'ailleurs assez proche de celle-ci, qui cette fois dépasse le seuil de la conscience. Voir l'autre défaillir, souffrir, se débattre dans l'épreuve, ne se réduit pas à être le témoin d'une scène extérieure. De manière générale, quand on regarde le monde c'est soi-même que l'on regarde, d'une certaine manière. En effet, il est un principe selon lequel les yeux sont portés sur ce à quoi le cœur médite. Contre toute attente, on ne regarde pas pour chercher quelque chose ; on regarde pour retrouver ce que l'on recherche déjà intimement. Dis-moi ce que tes yeux voient, je te dirai qui tu es…

Ainsi, considérer une personne qui souffre ne peut que renvoyer à sa propre fragilité. On a soi-même peur de tomber, peur de douter, peur de pleurer, peur de ces tunnels obscurs qui semblent ne pas avoir de fin. Celui qui souffre, quand il est, quand il illustre la souffrance de manière palpable tel un acteur jouant un rôle de composition[1], son spectateur peut être saisi par l'angoisse. C'est le monde fantasmatique de ses témoins que l'être en souffrance éveille malgré lui, c'est la peur de la peur, si bien que dans un réflexe assez irrationnel, ces mêmes témoins auront tendance à l'exclure davantage encore.

Et puis, il existe une dernière cause qui explique le refus de la souffrance d'autrui. Non pas au sens où l'on refuserait de le laisser souffrir[2], mais on sens où l'on refuse d'avoir à supporter soi-même de le voir souffrir. Attardons-nous sur ce principe.

Dit en peu de mots, la personne en souffrance oblige à faire preuve d'humanité envers elle. Parfaitement, elle oblige, dépassant la seule incitation. Il y a quelque chose de l'ordre de l'obligation morale, du devoir péremptoire de l'être encore conscient de sa propre humanité, et que la personne en souffrance appelle sourdement à manifester. Aussi, une telle personne prend de la place. Elle impose de réagir, de s'extraire du confort de son moi, d'aller se battre pour une cause nouvelle et qui n'est pas la sienne ! Elle pourra parfois aussi demander de « se salir » pour elle, d'affronter le qu'en dira-t-on, de consentir à éprouver même un peu de honte s'il le faut, ce afin de lui venir en aide. Or, il faut être réaliste. Tout le monde n'est pas prêt à cela.

La raison majeure qui explique que les personnes en souffrance dérangent tellement, c'est dont qu'elles imposent à la société sans le savoir, sans le vouloir, le poids de leurs souffrances. Ce poids se traduit par un questionnement conscient ou non. Un questionnement qui en fait résume la posture de l'homme face à tout acte de bonté, qu'il s'agisse d'apporter de soutenir un sans-abri anonyme ou qu'il s'agisse de soutenir son propre conjoint. Ce questionnement, qui part du principe évident que toute tseddaqa implique le don, la voici : le don vise-t-il à donner ou à recevoir ?

Une question qui, ainsi exprimée, resterait bien hermétique si nous ne prenions pas le temps de la développer.

Qui dit donner, dit transférer quelque de chez soi vers chez autrui. Ceci implique une perte pour l'un, un gain pour l'autre. Comment la perte est-elle vécue : comme étant juste[3] ou comme une forme d'injustice ? C'est l'essentiel de ce qui se joue alors. Si l'élan de tseddaqa est perçu comme juste, il est porteur de vie, de joie, pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit, ce dernier percevant parfaitement l'amour silencieux de son bienfaiteur.

Dans le cas opposé, quand la perspective de perdre un bien personnel s'avère désagréable, le don, si du moins don il y a, ne peut pas être un don pour donner. Ce ne peut être qu'un don pour recevoir. En l'occurrence, recevoir le soulagement de voir la personne en souffrance quitter son périmètre existentiel après avoir reçu ce qu'elle a reçu. Ou alors recevoir un retour sur investissement, par exemple une reconnaissance publique ou une obligation tacite pour celui que l'on aura aidé. On n'est plus dans le don, mais dans l'investissement pur et simple. On a tiré profit de l'acte normalement désintéressé de tseddaqa, pour acquérir un bien qui compense ce que l'on a perdu en donnant. Et la question de revenir : le don vise-t-il à donner ou à recevoir ?

Nous comprenons désormais mieux pourquoi les personnes qui souffrent dérangent.

Elles obligent à donner, ce qui réclame déjà une certaine grandeur d'âme, mais en plus à donner sans tricher. Car personne n'aime mentir, personne n'aime tricher. L'âme, qui est la partie la plus pure de l'être, est pétrie de vérité. La perspective de donner de mauvaise grâce, pour se débarrasser de l'autre promptement, ne peut que révolter l'âme. Car, disons-le, c'est un mensonge. Un mensonge que l'on pourra éventuellement grimer en un acte généreux, un mensonge tout de même. Et l'âme qui est pure, vraie, essentielle, ne peut qu'être dérangée face à un tel stratagème. Voici donc la clé : pour ce mensonge que l'on pourrait donc avoir la faiblesse de perpétrer, la personne en souffrance qui en serait somme toute l'élément déclencheur, ne peut que déranger.

Au passage et même si tel n'est pas le sujet de cet article, on réalise pourquoi la bienveillance déclenche parfois de la haine. Il est des êtres qui répugnent à donner. Quand ils reçoivent, ils se sentent pourtant obligés de donner en retour, car ainsi va la nature humaine. Mais comme ceci leur est difficile, ils se trouvent pris dans un dilemme intime qui malmène leur conscience, alors ils se mettent à haïr leur bienfaiteur. Tel est notamment le cas des personnalités perverses.

Pour conclure, ces trois causes que nous avons à peine effleurées, permettent de comprendre ce qui peut conduire à bannir l'être en souffrance. Pour accentuer ou faciliter la mise au large, on aura parfois recours à des procédés tels que la moquerie, la médisance, l'animosité. De tels procédés, en pareil contexte, révèlent d'ailleurs une facette particulièrement sombre de l'être humain. Et l'on remarquera que les gens prompts à évincer ceux  qui souffrent sans la moindre pitié, parce qu'ils « gâchent l'ambiance » pour le dire crûment, son des gens qui attendent tous les bienfaits de la vie dans la gratuité, la facilité et l'immédiateté. Ce sont ces personnes égoïstes qui n'ont pas de place pour l'autre, puisqu'elles n'en ont hélas que pour elles-mêmes.

Notes

[1]  Si ce n'est que lui ne joue pas…

[2]  Et telle serait bien la voie à suivre !

[3]  Le terme « tseddaqa » provient de « tseddeq », la justice.

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