Méfiez-vous des gens heureux... (partie 1/2)

La culture occidentale attache beaucoup d'importance à ce qui n'est non pas l'essence, mais l'apparence. En véhiculant divers codes, réflexes ou habitudes visant à magnifier ce qui n'est qu'une perception superficielle, cette culture a prodigieusement développé les occasions de se tromper.

Par exemple, le principe du coup de foudre est très occidental. Aimer au premier regard figure en bonne place dans la liste de ces réflexes socialement admis, voire encouragés. Alors qu'en y réfléchissant, aucun argument logique ne saurait justifier de s'unir par le cœur et par l'esprit à un physique.

Autre exemple, bien plus diversifié : le monde du travail. Entre le CV qui est apparemment (c'est le cas de le dire) censé représenter diverses aptitudes socio-professionnelles, les codes vestimentaires qui excluent d'emblée ceux qui ne s'y plient pas, la culture « corporate » directement héritée des États-Unis et au nom de laquelle un employé devrait être à son entreprise ce qu'un membre est au corps, le monde du travail est devenu une vaste scène sur laquelle il n'importe plus tellement de travailler, mais aussi, et peut-être surtout, d'évoluer sous les apparences d'une personne que l'on n'est pas.

Pour faire la transition avec le thème de l'article, c'est notamment dans le monde du travail que l'on rencontre le plus de personnes heureuses. Passons sur le bonheur sincère du collègue heureux d'en retrouver un autre après les congés, à l'idée de ce qu'ils vont recommencer à partager humainement comme professionnellement. Passons également sur le sourire non moins sain d'un salarié qui a rendu le service attendu à un client, ou qui a réussi à produire le travail qui lui était demandé dans les temps impartis : tels ne sont pas les types de contentement qui nous intéressent. Au travail, chacun a l'occasion de sourire régulièrement, écrivions-nous. Car chacun a intérêt à ce que les collègues, qu'ils soient « supérieurs » ou non d'un point de vue hiérarchique, perçoivent chez lui toutes les apparences du bonheur.

Une personne qui n'est pas heureuse, dans le monde du travail en particulier, dans le monde en général, est une personne qui dérange. C'est une personne qui a un problème (pour mieux l'exclure, on dira péjorativement que c'est une personne à problèmes), et un problème est une charge que tout être doté d'une conscience est incité à porter. Mais dans un monde (de nouveau, professionnel ou non) où l'égoïsme règne en maître, qui ira supporter la charge d'un autre ? Peu de gens, nous le savons bien. L'autre, avec son problème, ne sera qu'un gêneur, un empêcheur de tourner en rond, un élément perturbateur menaçant tout ego en présence. En outre et au passage, dans cette logique viciée qui rappelle cruellement la cité de Sodome, une personne qui en aide une autre n'est pas toujours bien vue car, ce faisant, elle encourage une bienveillance que la société, dans son étroitesse, peine tant à supporter.

Mais revenons à ces gens heureux. Ils ont réussi. Pourquoi ? Parce qu'ils le disent, voyons ! Mais d'abord, c'est quoi réussir ? Peu importe… Du moment qu'ils le disent, ce qu'ils vivent ou représentent doit bien la représenter, cette réussite finalement très abstraite… Alors, que ce soit au monde des costumes et cravates, tailleurs et réunions, ou dans le monde moins codifié de la rue ou de l'école par exemple, on s'extasie devant les gens heureux. Ceux qui sourient facilement, revendiquent une vie sociale bien remplie, assurent que chaque est une nouvelle aventure qu'il faut prendre à bras-le-corps, ceux-là forcent le respect et, il faut le reconnaître, aussi parfois la jalousie.

Ces gens heureux intéressent, étonnent, attirent, agacent, subjuguent. Méfiance, cependant. Sont-ils réellement heureux ? En tout cas, ils l'affirment à qui veut l'entendre.

Pourtant, cette mère de famille qui, une fois ses enfants déposés à l'école, invite régulièrement une dizaine d'amies à la maison et leur parle de tout ce qui se passe dans la ville et ailleurs, détruisant à l'occasion une réputation d'une tirade acerbe, cette mère de famille qui donc démontre tacitement son influence dans la société, est-elle heureuse ? A-t-elle réussi ? Et ce salarié qui arrive au travail chaque matin avant les autres, en fait plus que les autres, joue la connivence avec ses patrons pour mieux anticiper la promotion qu'il convoite, décline sa réussite professionnelle selon tous les codes que la société lui offre, est-il vraiment heureux ? A-t-il réussi ?

On a coutume de dire que les apparences sont parfois trompeuses. C'est faux ! Les apparences sont trompeuses. C'est leur raison d'être, leur fonction. Est-ce à dire que les apparences du bonheur devraient systématiquement trahir son contraire ? Nous y réfléchirons dans la suite de l'article.

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