Je connais une personne qui a pour habitude d'annuler nos rendez-vous au dernier moment. Au début, je le luis reprochais et cela créait des disputes. Alors j'ai décidé de ne plus réagir. Selon vous, est-ce la solution, sachant que même ainsi je sens que le climat reste tendu ?

Je connais une personne qui a pour habitude d'annuler nos rendez-vous au dernier moment. Au début, je le luis reprochais et cela créait des disputes. Alors j'ai décidé de ne plus réagir. Selon vous, est-ce la solution, sachant que même ainsi je sens que le climat reste tendu ?

Bonjour Sandrine,

Si nous devions vous répondre directement, nous dirions que la cohérence d'une réaction ne se mesure pas uniquement à la réaction en elle-même. Il existe un second facteur, invisible celui-ci, et qui pourtant détermine si la réaction est bien « la solution », comme vous l'écrivez. Nous voulons parler de l'intention qui supporte la réaction et qui, vous en conviendrez, lui donne finalement tout son sens.

Parlons de sens justement, en liant bien sûr notre propos à votre question.

Mais avant cela, permettez-nous de rappeler deux idées susceptibles de recontextualiser les mésaventures régulières que vous vivez avec cette personne[1].

D'abord, il faudrait tout de même veiller à ne pas inverser les rôles. Soyons clairs, annuler régulièrement ses rendez-vous à la dernière minute c'est léser autrui. On désorganise son emploi du temps, en plus de lui voler l'espoir et les attentes que ce rendez-vous laissaient augurer. Mal réagir quand la personne effectivement lésée en fait la remarque, c'est donc endosser le rôle de victime avec une parfaite mauvaise foi.

De manière générale, cette inversion des rôles où la victime devient l'agresseur et où l'agresseur devient la victime, est assez courante. À ce propos, nous vous conseillons la lecture de l'exposé Quand l'anormalité devient la normalité[2] du livre Et par elles, vous vivrez !   

Venons-en à la seconde idée. Il s'agit en fait d'un constat, quelque peu douloureux à rappeler. Notre société a perdu un trésor inestimable : la confiance. Et si la confiance a été à ce point altérée, c'est à cause d'un autre manque encore : l'engagement. Aujourd'hui, on ne sait plus s'engager.

Quelques tensions dans un couple ? On divorce. Un projet professionnel qui tarde à prendre son envol bien alors qu'il vient seulement de commencer ? On démissionne. Une attente dépassant la minute à la caisse ? On s'agace. Un enfant devient un peu trop insolent ? On l'ignore[3]. Une personne dans le besoin ? On détourne la tête. Une erreur à assumer ? On nie toute responsabilité.

L'engagement, ce point de rencontre entre la volonté d'atteindre un but a priori et l'assomption[4] des conséquences a posteriori, concerne après tout une personne mature. Dans notre génération qui cultive et parfois affiche sans complexe l'irresponsabilité, l'engagement n'est plus une préoccupation. Aussi, annuler des rendez-vous en prévenant au dernier moment, si toutefois on prévient, est une de ces anormalités aujourd'hui devenue la normalité, pour reprendre l'expression.

Dans cette inversion des valeurs généralisée, il n'y a ni dispense, ni excuse, mais plutôt un contexte regrettable avec lequel il faut pourtant composer.

Ceci étant posé, revenons à votre questionnement. Et puisque vous me demandez si le silence est approprié à ces désengagements dont vous faites les frais, cherchons dans cette direction. Du reste, et sans prendre le verset au pied de la lettre, Chlomo haMelekh[5] enseigne : « Ne réprimande pas le moqueur, de peur qu'il ne te haïsse. »[6]. Le moqueur, puisqu'il perçoit le monde au travers du filtre du dénigrement, puisqu'il méprise la dignité car il cultive la petitesse, n'est de toute façon pas disposé à écouter la moindre leçon de grandeur. Répondre à une personne qui n'est pas disposée à écouter[7] n'est pas seulement une perte de temps : c'est foncièrement négatif et ne fait que planter de mauvaises graines dont il faudra bien assumer la germination un jour ou l'autre…

Aussi, et c'est désormais une certitude, dans votre cas et ceux similaires mieux vaut encore se taire. De nouveau, interrogeons-nous : quelle intention supporte ce silence ? Si c'est du mépris, la solution n'est pas bonne, puisque le mépris ouvre la porte à la destruction de l'autre, de soi, du monde.

Mais il existe une posture plus positive dans le silence qui, en plus de s'inscrire dans l'enseignement de Chlomo haMelekh, peut éventuellement déclencher un déclic salutaire chez l'autre, loin de le dresser contre vous en lui donnant le prétexte idéal[8] pour libérer ce que cet homme avisé appelait de la haine, pas moins.

Il s'agit tout simplement de ce silence noble, apanage des gens capables d'écouter avec patience et intérêt leurs interlocuteurs. La Michna va jusqu'à faire de ce trait une preuve d'intelligence, en disant que le sage (…) ne s'immisce pas dans les paroles de son prochain[9]. Quand donc une personne compte excuser une annulation de rendez-vous tardive par un motif un peu trop léger, voyons, il serait prématuré de lui répondre quoi que ce soit. Cela reviendrait à l'interrompre ! En effet, sachez bien qu'en pareil cas, une telle personne… n'a pas fini de parler.

Ou plutôt, de son point de vue, son discours est évidemment terminé (et sans appel). Mais qu'en est-il du point de vue de la raison, de la conscience, de la normalité pour employer le terme de nouveau ? Car si l'on souhaite se construire soi-même autant que construire des relations saines avec autrui, c'est bien ce point de vue qui prévaut.

Ainsi donc, se désengager sans crier gare, en croyant qu'un motif plus ou moins irrecevable suffira à dédouaner, est-ce bien normal ? Assurément pas. C'est pourquoi, pour prendre un exemple banal parmi d'autres, quand une nourrice annule régulièrement le jour même un rendez-vous convenu une semaine avant en prétextant « qu'elle a quelque chose de prévu et avait complètement oublié », du point de vue de la normalité ce qu'elle n'est pas une phrase, mais un début de phrase, à laquelle il manque le message essentiel : des excuses.

En conclusion, nous croyons que le silence est en effet la solution aux désagréments que vous rapportez. Cependant, pas un silence hostile, prétexte à la guerre, pas plus qu'un silence de frustration. Mais un silence tout en retenue et en lucidité qu'une personne soumet, et à la limite impose dans une intention éminemment positive, à une autre qui a manqué à ses devoirs et doit s'en rendre compte, pour elle comme pour la première.

Notes

[1]  Et qui excluent évidemment le cas où un rendez-vous ponctuel n'a pu être honoré, ce qui n'a rien d'anormal.

[2]  Voir le chapitre L'équilibre mental, page 253 et suivantes.

[3]  Nous parlons évidemment de l'insolence, ce qui d'ailleurs revient à ignorer l'enfant puisque, dans un cas comme dans l'autre et pour réutiliser le mot, les parents démissionnent.

[4]  Acte d'assumer.

[5]  Le roi Salomon.

[6]  Michlei 9,8.

[7]  Du moins momentanément, faut-il espérer.

[8]  Et parfois attendu, de manière plus ou moins consciente.

[9]  Avoth 5,7.

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