La conséquence d'une réprimande impossible
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Un matin comme les autres dans le métro parisien. Station après station, des passagers encore assis se lèvent pour en accueillir d’autres. Bientôt, le wagon est tellement bondé que dans l’espace face aux portes, tous les voyageurs sont debout. Je me trouve à cet endroit.

Au même endroit, un voyageur est resté assis. Il regarde fixement par la fenêtre. Le métro n’est pourtant pas un métro aérien. Il n’y a rien de particulier à contempler si ce n’est des quais, des affiches publicitaires et des tunnels sombres.

Je regarde cette personne. Non, je ne la regarde pas : je la contemple. Si son attitude m’indigne, elle m’intéresse tout à la fois. En fait, elle m’interpelle : quelle est cette force prodigieuse qui lui permet de résister à la désapprobation muette d’un wagon bondé ?

Je la regarde donc. Elle, par contre, ne me regarde pas. Les yeux rivés à la fenêtre, elle ne regarde personne. Pourtant je sais (et je sens) qu’elle « sait » ! Elle sait (et sent aussi) qu’elle devrait se lever, elle sait que quelqu’un la regarde, elle sait que mon regard l’interroge d’un insolent « pourquoi ? ».

En fuyant mon regard réprobateur, c’est ce « pourquoi ? » qu’elle cherche à éviter. Ce n’est pas moi qu’elle fuit, c’est la réprimande que je représente.

Peut-on communiquer avec celui qui fait du tort à autrui mais se ferme à toute réprimande ? De nos jours, à l’image de ce voyageur indélicat, nous sommes nombreux à porter une épaisse cotte de maille tissée d’auto-justification et de mépris, contre laquelle la réprimande se heurte.

Une cotte de maille qui protège, vraiment ? À la réflexion, il s'agirait plutôt d'une muraille qui isole.

L’anecdote du métro pourrait sembler insipide si beaucoup parmi nous ne l’avaient pas vécue, sous cette forme ou sous une autre. Bousculades sans excuses, détresse sans soutien, vaine recherche de contact, de reconnaissance, d’amour… On en vient parfois à se demander ce que la considération pour autrui est devenue !

Bien sûr, elle ne s’est pas envolée ; bien sûr, on peut toujours susciter l'empathie, émouvoir. Ce qui a pu changer, c’est les efforts à déployer pour ce faire. La société est arrivée à un stade où une mise en scène est parfois nécessaire pour réveiller les émotions qui, jadis, s’exprimaient encore naturellement.

Aujourd’hui donc, nos cœurs retranchés derrière d’épais remparts sont autrement plus difficiles à conquérir. Repliés sur nous-mêmes, nous réussissons une bien étrange prouesse : vivre à côté de l’autre mais sans l'autre (ou, ce qui revient au même, sans le voir), comme ce voyageur resté obstinément assis.

Un contact basé sur la rupture : qui aurait pu l'imaginer ?

Le reproche ? C’est un gêneur, un importun, un indésirable. Quand il vient taper à la porte, nous faisons la sourde oreille. Notre justification est imparable : « Pourquoi aurais-tu plus raison que moi ? ». 

Une fois généralisé, le refus de la réprimande devient cependant angoissant. Nous parlions d’une muraille qui isole. Imperméable à la critique, chacun se coupe du monde et évolue seul dans la vie qui n'est plus qu'un décor inerte.

Pour grossir le trait, l'individu devient semblable à un point perdu dans le néant. Certes, les autres sont là, juste à côté. Mais ils ont si peu d’importance… Et puis, on sait bien qu’au moindre désaccord, à la moindre critique, tout espoir d’une relation mutuelle profitable disparaîtra et céder sa place au conflit.

En se privant de profiter mutuellement l'un à l'autre, en s'abstenant des efforts d'acceptation et de reconnaissance de l'autre, en cultivant l'éloignement, la méfiance, la défiance, le vivre ensemble ne devient pas seulement inaccessible ; il devient angoissant ! Parfois, on réalise pleinement ce que l’on a perdu. On ressent alors un sentiment de vide insupportable, inhumain, à rapprocher du fameux tohou vavohou dont parle la Torah en qualifiant l'absence de structure de l'univers aux prémices de sa création :

« Tohou » signifie étonnement, stupéfaction, l’homme étant frappé d’étonnement et de stupeur en présence du vohou. En français médiéval : « estordison ». « Vohou » signifie vide et solitude.
Rachi ad. Berechith 1,2


Pourtant, la solitude qui envahit l’homme coupé de ses pairs n’est pas condamnée à produire de l’anxiété. Elle peut être bonne, elle peut être vraie. Nos Sages enseignent : il n’est pas d’homme qui n’ait son heure ni de chose qui n’ait sa place (Pirqei Avoth 4,3). La solitude aurait donc sa place – comprendre : son utilité. Quelle place en ce cas ?

Plutôt que d’une hypothèse (l’homme peut-il vraiment vivre seul ?), partons d’une affirmation. Plus encore, d’une nécessité. L’homme devrait pouvoir, devrait savoir côtoyer la solitude. Pour s’en convaincre, il nous faut prendre de la hauteur, « partir » comme dit le roi David : « Partez les enfants, écoutez-moi[1] ! » (Tehilim 34,12).

Citons de nouveau nos Sages. Chaque fils d’Israël a l’obligation de se demander : « Quand mes actes ressembleront-ils aux actes des Patriarches, Avraham, Yits'haq et Ya'aqov ? » (Eliyahou Rabba 25). Apparemment, chaque Juif devrait donc s'identifier aux Patriarches. Mais ceci semble difficile, chaque Patriarche ayant abordé le Service divin à sa manière. Avraham prit la voie du 'hessed (bonté), Yits'haq préféra la guevoura (force, rigueur), Ya'aqov choisit ce que l’on nomme tantôt tifereth (splendeur), tantôt emeth (vérité), comme il est écrit : « Tu confères la vérité à Ya'aqov » (Mikha 7,20).

Or, ces disparités profondes sont justement ce qui réunit nos Patriarches. Une cohérence dans l’opposition ? Oui : Avraham, Yits'haq et Ya'aqov imposèrent l’un après l’autre leur spécificité. Si l’on va à peine plus loin, ils mirent en avant la capacité à gérer la solitude, puisqu'être soi-même, c'est nécessairement se couper du conformisme ambiant.

Nous en avons la confirmation par la façon dont la Torah les caractérise. Il est écrit : « Je l’ai appelé "un" » (Yecha'ya 51,2) concernant Avraham, « Prends (…) ton fils unique (…) Yits'haq » (Berechith 22,2) et enfin Ya'aqov resta seul (Berechith 32,25). « Un », « unique », « seul » : un vocabulaire qui connote indéniablement la solitude.

Derrière l’apparente multiplicité des liens autorisés par la technologie, notre époque cache justement une solitude généralisée. Si nous présentons ici la solitude comme le prétexte au refus de la réprimande, un constat global demeure : l’homme moderne a les pires difficultés à construire des relations.

Le Talmud annonce qu’à la fin des temps, la vérité deviendra (pareille à) de nombreux troupeaux (Sanhedrin 97a), littéralement. L’une des significations pourrait être la suivante. À la fin des temps, le lien social deviendra si difficile (voir la citation talmudique dans son intégralité ainsi que Sota 49b), coupant au passage toute velléité de réprimande, que l’homme sera contraint à la solitude.

Nous comprenons désormais la « place » de la solitude, par le seul fait de noter l'époque où celle-ci survient. La solitude contribue à préparer le dévoilement du Machia'h, étape unique car ultime dans l’histoire de l’humanité, ainsi décrite : D.ieu sera Roi sur toute la terre ; en ce jour, D.ieu sera un et Son Nom sera un (Zekharya 14,9). En ce jour, pour reprendre les mots du prophète, quand toutes les idéologies et tous les pouvoirs se seront effrités (révélant par là même leur fausseté), la vérité de D.ieu occupera toute la place et chassera le mensonge à jamais.

C’est à ce but suprême que pourrait, que devrait servir la solitude. La solitude n’est rien d’autre qu’une intimité positive avec notre Créateur, apte à déchirer le voile plus ou moins opaque derrière lequel Il Se cache volontairement.

S’il peut nous être permis d’employer cette métaphore, imaginons que nous cherchions du regard un être cher noyé dans la foule. Il est presque impossible de l’identifier. Si la foule se disperse, l’espoir de le reconnaître grandit. Si la foule disparaît entièrement, le voici se tenant devant nous, comme une évidence.

L’isolement avec D.ieu, c’est justement le moyen donné à l’homme pour trouver D.ieu dans la foule. Et quelle foule, sinon celle des apparences de ce monde ? Rabbi Bounam de Peschiskha, un éminent Maître hassidique, exprimait cette idée par les mots suivants.

À contempler le monde, j’ai parfois l’impression de voir en l’homme un arbre qui se dresse, solitaire, au beau milieu d’un désert : D.ieu n’a personne d’autre que lui dans tout Son monde, et lui n’a que D.ieu vers Qui se tourner.

Notes

[1]  Autre traduction : comprenez-moi.

L'auteur

Analyste, je partage mon intérêt pour la construction de soi à travers ce blog. J'aide par ailleurs des personnes en souffrance à se reconstruire. Au fait, vous avez aimé cette publication ? Je vous laisse découvrir mon livre !

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