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Cette goutte qui fait déborder le vase
Publié le 04/06/2017
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Qui n'a pas eu cette vision idyllique d'un jeune couple, à la beauté encore décuplée par l'intensité de ses sentiments ? Idyllique, car dans la vie de tous les jours, il n'est pas dit qu'un couple s'aime. Car contre, un couple sème ! Et comme nous allons le comprendre, derrière le jeu de mots se cache une précieuse leçon de vie.

Il faut le dire : les disputes font partie de la vie d'un couple normal. Un couple qui ne se dispute pas est soit un couple si construit que la dispute a disparu de leur quotidien, soit un couple dont les individus se sont tant éloignés l'un de l'autre que même une dispute ne peut plus les réunir, même momentanément. Au contraire, quand le couple évolue autour de circonstances ou d'idées communes, quand il partage ou essaie de partager des tranches de vies, les visions nécessairement différentes peuvent évoluer en opposition, en incompréhension, en dispute. De ce point de vue, la dispute est si l'on peut dire un mal nécessaire à la vie commune. Ce mal est même un bien déguisé, car si la dispute est désagréable en elle-même, sa gestion confère une maturité inédite au couple, avec le sentiment de bien-être qui accompagne cet état.

Revenons à notre thématique. Quel facteur précis occasionne la dispute ? Prétendre que celle-ci surviendrait à cause de deux points de vue divergents serait aller un peu vite. Chaque jour, ne croisons-nous pas des gens qui ne partagent pas nos opinions ? En venons-nous pour autant à nous disputer avec eux ? Non, bien entendu. Ce serait même absurde. En fait, il existe un terrain propice à la dispute, un terrain d'instabilité relationnelle dirons-nous, propre à la catalyser.

Justement, comment caractériser ce fameux terrain ? Aussi curieux que l'affirmation puisse paraître, la dispute est motivée par un trait parmi les plus nobles qui soient : l'amour de la justice. Depuis son plus jeune âge, l'homme a soif de justice et, dans le même temps, sans doute même plus encore, il refuse l'injustice. Observez donc la réaction d'un enfant à qui un camarade aurait volé le jouet sans raison. Il pleure, il trépigne, il va même jusqu'à se battre pour récupérer son bien ! Une force intérieure intense le pousse à agir de la sorte, justifie sa réaction à ses propres yeux. Cette force, c'est l'amour de la justice comme nous l'avons dit.

La dispute est donc motivée par une volonté de justice. Plus exactement, la dispute est l'occasion parfaite pour non seulement rappeler à l'autre l'injustice qu'il nous aurait causée, mais aussi pour rétablir la justice en le « punissant » en quelque sorte… par une dispute.

Évidement, cette volonté de rétablir la justice est surtout inconsciente. Elle renvoie à une blessure faite à l'amour-propre, le plus souvent ténue, mais qui avec le temps se sera muée en un malaise, une perception négative, voire agressive vis-à-vis du conjoint responsable de cette blessure. Une blessure comparable à une goutte qui, ajoutée à d'autres gouttes, remplit le vase de l'amertume et de la frustration.

Le mari rentre du travail. Il est de mauvaise humeur après une discussion tendue avec son patron. Il pousse la porte de la maison. « 'Soir » a-t-il juste la force de lâcher. Sa femme l'entend, sa femme le voit mais, trop affairée avec les enfants, ne prend pas la peine de lui répondre. – Plic ! – Une goutte vient de tomber dans le vase. « À table ! » dit l'épouse. Les enfants ayant déjà dîné, le mari s'attable seul et se met à manger sans un mot. Pas même un « C'est délicieux ! », censé au moins récompenser le temps que son épouse a pris pour préparer le repas, depuis les courses jusqu'au service. Et dans un couple, il faut savoir que si le mari ne dit pas que c'est bon, pour sa femme c'est comme s'il avait dit que c'est mauvais… – Ploc ! – Une deuxième goutte dans le vase.

Et voici comment, rendez-vous manqué après rendez-vous manqué, deux conjoints s'éloignent mutuellement, emportés dans des directions opposées par de minuscules gouttes qui, lentement mais sûrement, remplissent le fameux vase. Jusqu'à ce qu'arrive la frustration de trop. « Cette » goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Quand le vase déborde, c'est une terrible dispute qui éclate. Elle résulte d'un vase plein à ras bord, non d'une simple goutte. La frustration mutuelle est là, la rancune aussi sans doute. Et surtout, oui surtout, ce sentiment que justice doit être faite, que l'autre doit payer pour les torts infligés. C'est sans doute ce sentiment, plus que tout autre facteur, qui alimente la dispute et la rend si peu contrôlable.

Comment en est-on arrivé là ? Comment une toute petite goutte a pu faire déborder un vase immense ? Tout simplement parce que le vase s'est rempli, et que si une goutte tombant dans un vase vide passe inaperçue, tel n'est plus le cas d'une goutte, de « cette goutte », qui a le triste privilège de donner à toutes les autres gouttes l'occasion de noyer un foyer.

Voici donc la leçon qui peut sauver un couple : un vase ne déborde que parce qu'il est plein. Derrière la lapalissade, il y a une formidable invitation à la conscience lancée aux deux époux soucieux de préserver leur union : veiller à ce qu'ils sèment, jour après jour. Ces gouttes qui cultivent la cassure n'arrivent que par la volonté des époux. Ou, pour être plus exact, par le manque de volonté de ne jamais voir ces gouttes s'accumuler. Car si le vase se remplit, il peut aussi se vider si on le désire vraiment. Des excuses sincères, un témoignage de respect, il n'en faut pas davantage… Mais quand les époux laissent négligemment les gouttes s'ajouter les unes aux autres, leur négligence rapporte un triste salaire : la dispute. Aux époux, donc, de décider comment ils sèment. Veulent-il semer de la paix, du respect, de l'attention, de l'amour ? Préfèrent-il préparer la discorde, l'éloignement, le mépris et la haine ? Dans tous les cas, l’autorisation est donnée (Avoth 3,15) pour agir comme bon leur semble.

Et puisque nous parlons de négligence, laissons au roi Salomon le soin de synthétiser notre article, et tellement plus encore, par un enseignement :

Je suis passé par le champ d'un paresseux [1] et voici qu'il était tout envahi par l'ivraie. Les ronces en recouvraient la surface, l'enclos de pierres était en ruines.
Michlei 24,30-31

Un paresseux qui ressemble étonnamment à ces époux démissionnaires qui, parce qu'ils n'ont pas été suffisamment attentifs, assez volontaires, assez investis, ont laissé un vase se déverser sur leur couple et le dévaster, le rendant semblable à un champs un peu triste que personne ne s'est donné la peine d'entretenir.

Notes

[1]  …

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