Le spectacle des chutes du Niagara
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Les chutes du Niagara, sans doute les chutes d’eau les plus connues de par le monde, attirent d'innombrables visiteurs. Ce n’est pas fortuit : à chaque seconde qui passe, ce sont presque 3000 mètres cubes d'eau qui tombent dans le vide. C’est comme si, à chaque seconde, trois millions d’individus tenant chacun une bouteille d’un litre d’eau à la main, en déversaient le contenu en même temps.

Nous disions que cet endroit attire. Le mot est profondément juste. Il n'est pas seulement question d'un flux de touristes convergeant vers ce spectacle, c’est-à-dire d'une foule de personnes attirée par celui-ci. Il est surtout question de l’attention individuelle, quasiment happée à la vue des chutes. Cette eau qui s'élance dans le vide a quelque chose d'hypnotique. Et le phénomène est remarquable, inévitable même. Aussi y a-t-il matière à s’interroger sur ce qui, dans les chutes du Niagara, capte tant l’attention.

Est-ce le mouvement ? En ce cas, on devrait aussi bien être subjugué par une voiture qui passe à vive allure. On tournera alors peut-être la terre, on suivra le véhicule du regard. De là à dire que l’on est subjugué comme devant les chutes du Niagara… Non, il n'est pas question de cela. Est-ce le bruit en ce cas ? On n’a jamais vu un passant absorbé par le spectacle d’ouvriers à l’œuvre avec leurs machines de chantiers !

Est-ce l’immensité des chutes ? C'est effectivement probable. Tout comme l'on est saisi par l’éclair ou par le tonnerre, moins à cause de la rapidité ou du fracas du phénomène, qu'à cause de son ampleur. Une émotion puissante, entre vif intérêt et stupéfaction, survient face à un spectacle qui « dépasse » l’homme.

Qu’est-ce que le verbe signifie au juste ? Eh bien, l’homme a une emprise naturelle sur le monde. C’est un bâtisseur, c’est aussi un destructeur comme les débats relatifs au réchauffement climatique le rappellent par exemple, c’est en tout cas un créateur. Il est cependant des phénomènes grandioses que l’homme ne sait pas créer, ou recréer, même artificiellement. Des phénomènes qui sont par eux-mêmes des créations, non pas issues de la main de ce créateur infatigable et inventif qu'est l'homme : de la main du Créateur absolu. « Que Tes oeuvres sont grandes, Éternel ! »[1], dit le verset ; comme l’expliquent les commentateurs, on parle d’oeuvres particulièrement grandes, immédiatement reconnaissables en ce qu’elles se distinguent des autres.

Ainsi, quand l’homme a l’occasion d’observer un phénomène qui trahit la grandeur de D.ieu[2], il est plus qu’interpellé. Il est absorbé, il est fasciné, il est conquis. En fait, il est littéralement happé.

Mais il existe une autre caractéristique des chutes du Niagara, propre à susciter autant de ravissement et d’étonnement à la fois.

Recourrons une nouvelle fois à une analogie. Avez-vous remarqué combien on peut être subjugué par un sportif au sommet de son art ou par une belle personne ou bien, dans un tout registre dramatiquement différent, par un accident de la route ou par une scène de guerre ? Il y a lieu de se demander quel rapport existerait entre ces deux facettes. Le rapport entre, par exemple, un athlète noir battant ses rivaux allemands dans un stade de Berlin un jour d'été de l'année 1936 et, pour rester à la même époque, le spectacle misérable de mitrailleuses fauchant des milliers de soldats alliés sur la côte normande. Et puis, accessoirement, il y a lieu de se demander quel rapport existerait entre ces deux facettes et les chutes du Niagara !

Voici une réponse possible, grâce à laquelle on comprendra peut-être davantage ce qui sait susciter l’intérêt de l’homme.

Une caractéristique en particulier captive l’homme. On la retrouve chez un animal qui court, chez un oiseau qui prend son envol, chez un saumon qui lutte contre le courant pour rejoindre son lieu de naissance et s’y reproduire, chez une plante qui bourgeonne, et tant d’autres spectacles quotidiens. De cette caractéristique, l’oeil n’est jamais rassasié. De quoi s’agit-il ? Tout bonnement de l’expression de la vie. Pour reprendre ces exemples, un sportif excellant dans sa discipline ou une personne à l’allure avantageuse, c’est beau, c'est plaisant, c’est un fascinant enfin… car ça célèbre la vie.

Essentiellement opposée à tout ce qui peut exprimer la vie, une scène morbide parvient pourtant à subjuguer. À titre personnel et pour en reparler, nous nous sommes souvent demandé pourquoi un accident de la route attirait les regards. Quand on y réfléchit, le réflexe est profondément anormal. Comment avoir l'idée saugrenue quand ou pourrait prêter assistance, ou au moins détourner le regard plutôt que de l'imposer à ceux qui sont dans l’épreuve ? Mais non. Les gens regardent. Ils regardent sans honte, dans ce qui ressemble à un voyeurisme d'autant plus préoccupant qu'il est décomplexé. Alors pourquoi ?

Plusieurs interprétations pourraient être proposées, dont nous ne retiendrons que la suivante dans le cadre de cet article.

C’est devant l’expression d’un potentiel de vie qui pourrait ne plus s’exprimer que l’on ressent l'envie, non, le besoin de voir. Presque paradoxalement, le spectacle de l’arrêt de la vie capte l’attention car il est au fond inconcevable que la vie puisse s’arrêter. On sait pourtant pertinemment que ce qui commence est déjà, par essence, terminé ; que ce qui a commencé a, de ce seul fait, déjà programmé sa fin[3]. Il n’en demeure pas moins qu’en faisant face à l’arrêt de la vie, sous quelque forme que ce soit, on exprime une forme de refus. Ceci reste foncièrement anormal, ne saurait être ni supporté, ni accepté. Ceci ne saurait être[4].

Il est temps pour nous de conclure, en revenant nécessairement à notre point de départ. Les chutes du Niagara, grandioses, si belles à contempler, si captivantes… et au nom de quoi ? Nous l'avons deviné, au nom de la force de vie qu’elles manifestent ! Cette impressionnante masse d’eau qui s’élance et que rien ne semble pouvoir arrêter c’est quelque part, de façon métaphorique, la force de la volonté humaine qui passe de l'intériorité de l'être au monde extérieur et y laisse son empreinte, dans une fulgurance irrésistible. Face aux chutes du Niagara, d’une certaine manière, c’est soi-même que l’on contemple ou que l’on fantasme, c’est le symbole de ce que l’on est ou de ce que l’on aimerait être.

Notes

[1]  Tehilim 104,24.

[2]  Et la lui rappelle, quand bien même il se déclarerait parfaitement agnostique.

[3]  Telle est la condition de ce monde, où rien n'est fait pour durer et où, pour échapper à cette condition, il faut emprunter certains ponts reliant ce monde à un autre, éternel. Des ponts que la Torah appelle « mitsvoth ».

[4]  Voir la note précédente concernant la condition de ce monde, lequel est nommé par les Sages d'Israël « 'alma dechikra » en Araméen, un « monde de mensonge ». L'arrêt de la vie est un mensonge, la vérité pure affirme l'exact opposé… mais elle n'est pas de ce monde. En tout cas, en ce monde elle ne peut jamais s'exprimer totalement.

L'auteur, David Benkoel

Analyste, j'aide des personnes passant par diverses difficultés psycho-émotionnelles à se reconstruire.
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