Qu'est-ce que vole un viol ? (Partie 1/2)

La Torah dépasse les mots. On y trouve des mots bien sûr, et donc un fil conducteur, un récit. Derrière cette face apparente on trouve cette fois l'essence, l'intention première, dont les mots ne sont « que » les véhicules. La rencontre entre la dimension quasi palpable des mots et la dimension plus large propre à leur essence, c'est cela qui donne le sens.

Ainsi, quand la Torah enjoint : « Tu ne reculeras pas la limite de ton prochain »[1], on pense d'abord à la limite qui entoure une propriété[2]. Dans son essence pourtant, la notion va autrement plus loin.

Le mot « limite » renvoie à une forme de prolongement de l'être. L'être, mais aussi la conscience que les autres ont de lui, s'étendent au-delà de son endroit physique, son propre corps, pour se prolonger jusque dans ce qui constitue sa propriété[3].

La conscience qu'un certain individu est « là », peut survenir lorsque l'on entre dans sa maison par exemple, que l'on manipule des objets lui appartenant, ou que l'on s'adresse à lui en modelant son discours afin de le rendre compatible avec sa dignité d'être humain. On peut également ressentir la présence d'un individu en son absence, lorsque l'on discute par exemple d'une opinion dont on lui connaît la paternité, voire lorsque l'on orchestre un débat d'idées dont on sait que l'issue aura des répercutions sur lui.

Franchir la limite, ou la reculer pour faire référence au verset cité plus haut, c'est déjà empiéter non pas sur la propriété de l'être au sens strict, mais piétiner l'être lui-même.

Que l'on en juge plutôt ! Pourquoi le vol d'un objet devrait-il affecter, si ce n'est parce que l'on réalise que sa « limite » a été reculée sans son consentement, bousculant par là même son être intime ? Un jour, une collègue nous fit une confidence poignante[4] : « Ce n'est pas tellement d'avoir été cambriolée qui me fait mal, ou même d'avoir retrouvé mes parfums jetés dans les toilettes. C'est qu'un inconnu ait pu poser ses mains sur mes affaires, ouvrir mes tiroirs. ».

Autre exemple, quand plusieurs personnes s'autorisent à décider de l'avenir d'une autre à son insu, ne le font-elles pas car elles se sont donné le droit en premier lieu de « franchir sa limite » impunément ? Nous le comprenons, l'individu est entouré de nombreuses limites. Si certaines sont proches de lui, d'autres plus éloignées, si certaines sont perceptibles, d'autres invisibles, toutes signalent sa présence, balisent sa zone d'influence… tout en le fragilisant potentiellement.

Une limite reculée c'est un être affecté, écrivions-nous. Et plus la limite est proche de l'être, plus son franchissement est susceptible de le bouleverser. Se faire voler une pomme du jardin, ce n'est pas grand-chose. Se faire voler le cadeau offert par un proche, c'est plus préoccupant. Se faire voler la crédibilité au moment où l'on tente de faire entendre une idée qui nous tient à cœur, c'est encore plus dommageable. Mais se faire voler l'intimité du corps, à quoi cela ressemble-t-il et comment le décrire ? Qu'est-ce que vole un viol ?

Allons plus loin, et même bien au-delà de cet article. Au risque d'être cru, le viol est un meurtre. La Torah se fait très explicite à ce sujet, quand elle enseigne : à la manière d'un homme se levant contre son prochain et lui prenant la vie, telle est cette chose-là[5]. Cette chose-là, c'est le viol.

Mais comment un acte aussi hideux, amoral plus qu'immoral, peut-il donc arriver ? Comment expliquer qu'une « simple pulsion » ait pu dégénérer de la sorte et causer un traumatisme violent dont la victime aura les plus grandes difficultés à se remettre ?

En réalité, à se stade nous avons déjà des éléments de réponse. Complétons-les par une réflexion autour des Tables de l'Alliance, où le cinquième commandement, « Tu ne tueras pas »[6], se trouve face au tout-premier, « Je suis Hachem, ton D.ieu »[7]. La raison fondamentale, celle qui justifie notre exposé concernant la limite, devient limpide. L'agresseur a refusé de reconnaître chez sa victime l'image de D.ieu[8], sceau de son Créateur qui lui confère sa dignité à la fois sublime et immuable.

Sans conscience aiguë de la parole « Je suis Hachem, ton D.ieu », sans crainte de D.ieu donc, un être devient un corps. En fait, encore moins que cela. Un objet inerte juste bon à assouvir un instinct primaire, auto-justifié, sans remord ni pitié, sans peur du jugement puisque l'agresseur s'est déjà substitué au Juge de la terre[9]. Le viol est un déni sauvage de la Création. C'est un paradoxe fondamental, une logique de mort et de folie, dans laquelle l'agresseur précipite sa victime tout entière, et pas seulement son corps.

Comment échapper à cette logique ? Il en sera question dans la seconde partie de cet article.

Notes

[1]  Devarim 19,14.

[2]  Voir Rachi ad. ibid.

[3]  Ce terme devant à son tour être entendu dans une acceptation plus large, comme nous allons le voir.

[4]  Et d'autant plus digne d'intérêt que cette confidence est en lien avec le sujet de l'article, que nous rejoignons lentement mais sûrement.

[5]  Devarim 22,26

[6]  Chemoth 20,12.

[7]  Chemoth 20,2.

[8]  Berechith 1,27.

[9]  Tehilim 94,2.

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