Comment puis-je être sûr que mon analyse va me guérir ?

« Comment puis-je être sûr que mon analyse va me guérir ? » : telle fut la question qu'un certain patient me posa un jour. L'interrogation est l'occasion rêvée pour passer en revues les rôles respectifs du patient, du thérapeute et du processus qui les réunit, la thérapie. Au-delà de cette démarche, nous aurons l'occasion de dissiper une erreur communément admise : la thérapie engendre la guérison de manière infaillible.

Tout d'abord, la question de ce patient est profondément légitime. Une courte histoire suffira à nous en convaincre.

Par un jour d’automne, une femme visita son amie à l’hôpital. Elle en profita pour lui apporter un imperméable.
— Quelle drôle d'idée ! À quoi veux-tu qu'un ciré me serve ici ?
— Ici, à rien. Je te l’ai apporté en prévision de ta sortie.

À une personne hospitalisée, on offrirait plus volontiers un pyjama, un gros livre, un jeu de réflexion, pour mieux « passer le temps »[1]. Mais ceci reviendrait à lui faire une promesse implicite qui n'a rien de réjouissant : « Tu risques de rester ici longtemps, qui sait combien de temps ? ». Ce serait donc ajouter de la souffrance à sa souffrance. Par contre, offrir un imperméable, un parapluie, des chaussures, ou tout objet qui s'utilise typiquement à l'extérieur ou dans sa demeure, c'est une manière fine de déclarer au malade la seule phrase qu'il souhaite entendre : « Prépare-toi, tu sors bientôt ».

Du malade cloîtré dans sa chambre d'hôpital au patient suivant une thérapie, il n'y a pas tellement loin. Toute personne en souffrance ne désire entendre qu'une seule phrase : « Ta souffrance s'achève bientôt ».

Mais si un patient est [2] pressé de renouer avec l'équilibre et la sérénité, que son attente ne le conduise pas pour autant à voir en son thérapeute ou en sa thérapie plus qu'ils ne sont ! Commençons donc par ce qu'un thérapeute n'est pas : un guérisseur-miracle. Pour le patient, un thérapeute doit d'abord et essentiellement être assimilé à un partenaire. Il n'est pas celui qui donne la guérison, mais celui qui la facilite, en aidant le patient à en déterminer les modalités, les étapes, les outils.

Le patient gagne énormément à clarifier le rôle de son thérapeute, car il est alors en mesure de jouer au mieux le sien propre. Et son rôle à lui, c'est précisément de guérir.

Quand nous parlons de son rôle, nous voulons signifier la pleine conscience de sa responsabilité. Rappeler que le patient est au centre de sa thérapie, loin de la lapalissade, permet de réaffirmer qu'il en est la justification, le moteur et le but. Dans cette optique, le thérapeute devient en somme une sorte de guide, dont la connaissance de la souffrance[3] lui permet d'orienter efficacement son patient sur le chemin qui mène à la guérison.

Le patient est donc pleinement acteur. Il est celui qui cherche, il est celui qui lutte face à ses propres contradictions que la thérapie ne manque pas de révéler, il est celui qui progresse. À la nuance près qu'il ne progresse pas seul puisqu'il est soutenu, encouragé, parfois incité par son thérapeute, dont les nombreuses interventions facilitent l'avancée.

Selon ce schéma, le patient, le thérapeute et la thérapie correspondent respectivement au voyageur, au compagnon de voyage et au voyage lui-même. Si bien que jamais, au grand jamais, un thérapeute sérieux ne peut garantir la destination du voyage. Il existe à cela une raison simple : le but même de la thérapie évolue au cours de la thérapie. Dans la mesure où une thérapie aboutie permet au patient l'accès à un niveau de construction inédit, comprenons qu'en se construisant, en voyageant donc en lui, celui-ci est susceptible de découvrir de nouveaux horizons, des états d'être qui lui étaient jusqu'alors inaccessibles, et qu'il désire alors éventuellement s'approprier.

Pour prendre un exemple rapide sur lequel nous terminerons, une personne souffrant de claustrophobie jugera sa thérapie terminée le jour où elle parviendra à descendre les escaliers qui séparent son appartement de la rue, sans éprouver d'oppression terrible à la seule idée de croiser un autre que lui. Or, en apprenant à initier le contact avec autrui, procédé naguère synonyme d'épreuve, le patient pourra discerner toutes les promesses que le lien social en général porte en lui et, on l'espère, mettre ces promesses à profit.

En soi, convenons que ceci constitue déjà un merveilleux voyage, qu'il importe d'ailleurs de savourer à sa juste mesure. 

Une fois l'euphorie quelque peu retombée, rien n'empêche cependant de considérer le voyage comme n'étant pas tout à fait terminé, si le patient juge[4] qu'il lui faut encore apprendre à élaborer une relation équilibrante avec l'autre, à repérer ces « prédateurs » si prompts à repérer les personnalités fragiles, à gérer l'éloignement ou la rupture avec ces personnes malveillantes s'il le faut.

Voici, dans le cadre de l'exemple que nous avons choisi, quels pourraient être pour le patient ces nouveaux horizons évoqués plus haut. Et nous réalisons maintenant qu'il n'aurait jamais pu même rêver ces étapes avant d'en avoir déjà accompli d'autres. En cela, ni le patient, ni le thérapeute ne peuvent prétendre qu'une analyse guérira. En revanche, on peut miser sur l'espoir que l'analyse est susceptible de repousser les potentialités de guérison toujours plus loin. Le patient voudra-t-il rallier ces nouveaux horizons ? Le thérapeute saura-t-il l'accompagner ? Avec l'aide de D.ieu, comme on est si peu enclin à le reconnaître dans « l'orthodoxie psychanalytique ». La compréhension, cette lumière d'abord spirituelle avant de devenir intellectuelle, et qui résulte de la dispersion des brumes qui troublent le sens, est bien un cadeau de Celui Qui établit une distinction entre la lumière et les ténèbres[5].

Notes

[1]  Nous ne dénoncerons jamais assez la dangerosité de ce que cette expression traduit. Passer le temps, c'est laisser filer sa vie, c'est perdre ce que l'on a réellement de plus cher, ne l'oublions pas.

[2]  De manière tout à fait saine.

[3]  C'est-à-dire la connaissance des mécanismes qui la régissent, des processus aptes à l'enrayer, ainsi que d'une sensibilité certaine à la souffrance elle-même, car si le thérapeute ne partage pas l'état de son patient, qui aidera-t-il ? Sans doute plus un modèle théorique ou statistique qu'un individu…

[4]  Ou le thérapeute. Parfois, il est nécessaire de démontrer au patient que son travail doit encore être poursuivi. Ce ne serait pas lui rendre service que de prétendre le contraire si tel n'est réellement pas le cas.

[5]  Berechith 1,4.

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